|
Avant-propos
Eddy Stevens est né à Brasschaat (Anvers) le 16 mai 1965.
Il suivit des cours à l’école des Beaux-Arts de Saint Nicolas. Il fréquentait l’atelier des peintres Guy Wauters et Sonya Rosalia Bauters.
Il exposa pour la première fois à 16 ans.
Ses œuvres sont exposées en Belgique, aux Pays-Bas, en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.
 |
|
|
Possedé d’une inspiration surnaturelle
Lorsque Cuchulain, mi-homme mi-fils du dieu soleil, se sentit envahi d’une inspiration surnaturelle, une étrange lueur vacillante apparut autour de sa tête. C’est ce que les anciennes légendes irlandaises nommaient respectueusement la ‘lumière en couronne d’épines’ du héros. Pour Cuchulain, cette manifestation annonçait la fureur au combat, laquelle le rendit invincible sur le champ de bataille et lui fit livrer une lutte sans merci aux ténèbres du Mal. Dans une interprétation plus large, on peut expliquer cette lumière comme étant une manifestation divine dans le monde d’en bas, une émanation céleste dans le monde des humains. Cette évocation indique que cette ‘lumière venue d’en haut’, si typique des toiles d’Eddy Stevens, constitue l’élément central de son œuvre. Le peintre fait clairement la différence entre bataille incertaine et victoire indubitable tout comme il établit un distinguo entre bonne peinture et véritable œuvre d’art. Cette lueur illumine le monde onirique d’Eddy Stevens et le transmute en un ‘monde spirituel’. Comme l’artiste le dit lui-même : “Ce qui est impossible dans la réalité est possible dans mes pensées et c’est cela que je concrétise dans mes tableaux”.
Il semble donc que l’artiste considère que ses toiles constituent en somme des enclaves. Et elles le sont. Car celui qui envisage l’art comme une façon de voir découvre chaque fois un havre de sécurité, perdu de vue dans le monde réel, un modèle originel des relations honnêtes et profondes entre êtres humains. La lumière en couronne d’épines éclate avec force dans ces tableaux et nous en dévoile une forme pure. Dans cette perspective, ces travaux conservent la mémoire d’une époque originelle, mythologique, dont le contenu reste la pierre angulaire de tout ce qui viendrait par la suite et qui masquerait la vue primordiale. Si l’époque contemporaine, toujours complexe et souvent chaotique, a peu à peu estompé la lumière venue d’en haut, elle n’a toutefois pas réussi à nous plonger dans les ténèbres absolues. Certains artistes, dont Eddy Stevens fait partie, restent sensibles à cette lueur et nous montrent le chemin menant à sa source. Aussi, interprétons-nous ces toiles fantastiques comme des fenêtres donnant sur les ‘possibilités essentielles entre êtres humains’, des possibilités qui nous interpellent au moyen de représentations intrigantes. Autant dire que ces possibilités sont encore à notre portée et qu’Eddy Stevens nous les montre avec maestria au fil de son pinceau. Au moyen de la lance qu’il tient à la main dans son autoportrait [page 77], il nous indique leur impérieuse réalité et la nécessité d’en faire une réalité effective. Le contenu des récits mythologiques est toujours intemporel. Quant à leur sens, il abolit le temps et règne éternellement. Peut-être est-ce précisément là que nous pouvons trouver cette lumière d’une humanité intemporelle, laquelle nous permet non seulement de comprendre des récits vieux de plusieurs siècles comme ces toiles contemporaines ? Eddy Stevens a quitté Anvers pour s’établir dans une vieille ferme proche de Cognac afin de vivre et de travailler dans une atmosphère intemporelle. En effet, l’humanité pure et vraie se trouve loin de la fureur de la société moderne, dont la vitesse rend chacun précisément prisonnier du temps. Les vingt-quatre heures du jour étant strictement divisées en parcelles avec des récréations obligatoires, des activités qui sont finalement soustraites à notre volonté et qui font de nous des étrangers à nous-mêmes. Il est alors naturel qu’un artiste dont la démarche se situe aux antipodes, se retire de ce mode de vie. Ce qu’Eddy Stevens a fait. Il dit ne s’être jamais senti plus proche de la nature que pendant ces douze derniers mois, passés comme ‘un reclus avec son épouse Sophie, qui est également son modèle’. D’ailleurs qu’est-ce que la nature, sinon souvent un miroir tranquille, dans lequel nous pouvons nous voir nous-mêmes… .
|
|
|
Point de départ.
Réalisée à douze ans, la première œuvre d’Eddy Stevens représentait un paysage lunaire. Déjà rêveur et introverti, il peignit un endroit ‘qui n’est pas ici’, pourtant bien plus réel pour lui que ceux qu’il voyait autour de lui. Nous sommes loin ici de lieux exotiques mais si près de la visualisation de cet endroit muet, où son monde sensible dévoile ses faces vulnérables, où les rides s’évanouissent dans les eaux sombres de notre vie affective, pour rendre ensuite l’image plus claire. C’est ainsi que commença sa quête personnelle et artistique de ce que nous pourrions appeler le rêve protégé. [Toile “Un rêve protégé”, page 82] Mais dans les rêves se manifeste ce qui est le plus important et le plus réel pour nous, êtres humains. Et il appartient à un artiste au talent singulier de le montrer aux autres, qui à leur tour doivent lui donner l’opportunité de développer son talent.
A l’école, Eddy Stevens ne réussissait bien que dans les branches créatives, le reste ne l’intéressant pas. Il aimait bricoler dans le garage de son père, transformé en atelier. Son frère Walter manifestait d’autres goûts et se passionnait pour les reptiles. Tout aurait pu continuer ainsi si le peintre Guy Wauters n’était passé un jour à la maison paternelle. Tout changea. L’établi de bricolage fit place à un atelier de peintre. Quant à l’école, il était clair que c’était une perte de temps et Eddy dût trouver du travail. C’est ainsi que les deux frères accompagnaient chaque jour leur père à Anvers, Walter se rendant à l’université et Eddy travaillant dans la scierie de diamants de son père. Il excellait dans le dessin de précision, traçant les lignes pures, indispensables à la taille du diamant brut. Une aptitude qui en dit long sur son esprit d’observation et la précision de son coup d’œil. Autant de qualités que l’on retrouve d’ailleurs dans son œuvre actuelle. Il se rendait régulièrement à l’Académie de peinture de Saint Nicolas et y fit la connaissance du peintre Sonya Rosalie Bauters. Celle-ci le prit sous son aile et tout en manifestant une vive exigence pour ses travaux, elle lui apporta énormément de connaissances techniques et artisanales. Seul dans son atelier, Eddy se sentait comme un poisson dans l’eau mais il ne pouvait échapper à ses activités à la scierie, aussi quotidiennes que honnies.
Il faut pourtant souligner qu’il gagna suffisamment d’argent pour effectuer des voyages en Extrême-Orient et en Amérique. Ces expériences le renforcèrent tant comme être humain que comme individu. C’est ainsi qu’il séjourna six mois à Bombay, ce qui lui donna une vue profonde de l’émotion et de la sensitivité imprégnant l’art et la culture indienne. Lorsqu’il revint dans sa mère patrie, il trancha la question et décida de se consacrer uniquement à la peinture. Évidemment, Eddy ne pouvait vivre de son art et réalisait sur commande des peintures murales, des fresques et des décors. Finalement, à l’instar de ses prédécesseurs flamands, il eut une petite entreprise de peinture et tout comme eux, il fit en sorte d’avoir suffisamment de temps pour peindre à sa guise. Le premier pas vers le but était fait.
|
|
|
Les teintes de l’émotion.
Nombreux sont ceux qui parlent pour intégrer les épisodes les plus bouleversantes de leur vie. Eddy se tait. Et peint. Sa douceur naturelle fait de lui une sorte d’amplificateur de situations qu’il vit plus facilement par le trait, comme la capitulation, la passion, l’éloignement, la perte, la tristesse, qui prennent alors forme sur la toile. C’est ce qui explique que nous pouvons retrouver dans son œuvre passée des traces de sa vie amoureuse et que la femme y occupe une place centrale. Tout comme Eddy croissait en humanité, il développait sa technique picturale et affinait son intuition, sa sensibilité ; les sources de son monde onirique se firent de plus en plus précises. Autrement dit : il visualisait de manière de plus en plus profonde et nuancée les émotions bouleversantes dont la violence peut nous engloutir. Il n’est pas rare en effet de voir certains humains être totalement subjugués par l’intensité d’un instant fugace et perdre leur identité. C’est pourtant cet instant de silence intemporel qu’Eddy Stevens a cherché, trouvé, et qu’il nous donne à voir et à entendre.
|
|
|
La couleur du silence.
Le silence ? L’essentiel pour Eddy Stevens. Il suffit d’ailleurs de regarder l’une de ses toiles pour l’entendre. Les arrière-fonds souvent sombres ne représentent pas les ténèbres mais l’absence de bruits ou de perturbations. Il est dès lors évident que le peintre aime la nuit et la lumière nocturne. [Toile “Imiter la nuit”, page 50] Tout ici est attention à l’être, tant du peintre et que du spectateur. Ce silence pictural ne caractérise d’ailleurs pas seulement Eddy Stevens en tant qu’artiste mais trace aussi les frontières de ses relations humaines. La relation privilégiée, d’un à un, est sans conteste sa plus grande force et sa principale source d’inspiration.
Cette démarche nous permet de mieux comprendre que seule une relation personnelle avec les peintres Guy Wauters et Sonya Rosalia Bauters lui a appris beaucoup. Solitaires eux-mêmes, ils le prirent sous leur aile, pressentant que son monde aussi était un monde qui ne prenait pas racine dans les relations sociales, telles par exemple celles qui s’établissent dans une Académie. Il n’est dès lors pas étonnant que la relation la plus intense et la plus chargée d’émotion, celle d’un individu masculin amoureux d’un individu féminin, soit l’axe central de son œuvre. Nous pourrions dire que cet artiste peint sa vie et qu’il vit sa peinture. Ce sont surtout les moments décisifs de sa vie privée qui font l’objet de toiles et qui laissent une trace indélébile. Ce passage de vie à œuvre se fait de manière telle que l’on passe du privé à l’humanité et que cette démarche prend une signification pour nous, spectateurs.
|
|
|
L’Autre
En y regardant de plus près, on s’aperçoit que tout tourne autour d’une seule et unique chose : la relation à l’autre. Nous assistons à la rencontre d’Eddy Stevens avec l’Autre, comme artiste et comme être humain. Pour l’homme et pour l’artiste, cet Autre est représenté par un corps de femme. Ce choix n’est sans doute pas uniquement dû à la personnalité ni aux inclinaisons personnelles du peintre. En effet, par nature la femme est ‘Autre’. D’une part elle est la plus proche émotionnellement parlant, la mieux connue, tout en étant par ailleurs un être totalement différent, étranger et énigmatique. Identique, elle est différente, un paradoxe qui nous plonge dans un monde de réflexion. Cette tension bi-polaire entre deux personnes donne naissance à un univers élaboré par un homme seul, loin de la routine et du train-train quotidien, mais étonnamment proche de notre vie émotionnelle. Tout ici est maîtrisé en une symbolique sobre et intemporelle et concerne l’éternelle question ‘Qu’est-ce qu’un être humain ?’. Une symbolique magistrale qui exprime ce que l’artiste vit et comment il y réagit. Ce qui pour la plupart des êtres humains demeure latent se développe ici en une magnifique série d’images de notre monde intérieur. [Toile “Fragments d’images”, page 89] Chaque nouvelle œuvre est pour Eddy Stevens l’occasion d’élargir son univers et d’ajouter un nouveau chapitre à l’histoire narrée dans l’ensemble de son œuvre.
|
|
|
A la croisée des significations
Eddy Stevens considère que les formes féminines sont les plus belles qui soient et sont revêtues d’une symbolique bien plus riche que celle du corps masculin. Une richesse symbolique, une croisée de signifiants, qui lui donnent davantage de moyens pour nous conter une histoire dont ses modèles sont les personnages. Dans sa prime jeunesse, Eddy a fait énormément de théâtre et ce parallélisme dans ses toiles n’est pas le fruit du hasard. Le théâtre n’est pas un faux semblant mais un jeu de réalités, une mise en scène qui impressionne ses toiles avec force. Ces dernières années, il a considérablement étoffé sa technique afin de visualiser des sentiments d’un point de vue plastique et figuratif, quand bien même l’équilibre entre l’inspiration silencieuse et une technique raffinée reste précaire. Elle est toujours à reconquérir dans la plus grande concentration.
Le spectateur qui regarde une toile d’Eddy Stevens n’échappera à la conclusion qu’il atteint le sommet de son art précisément dans les toiles où sa femme a servi de modèle. Avec son corps, il arrive à exprimer une étonnante palette d’émotions et de significations. Les poses dans lesquelles il place Sophie nous montrent presque immanquablement un arc de tension qui la love sur elle-même. [Toile “Encerclée”, page 14 + “La quête”, page 19] Non seulement le regard de la femme est dirigé vers l’intérieur mais il semble même qu’elle ne soit pas consciente de l’endroit où elle se trouve, à moins qu’elle n’écoute quelque chose à la limite de l’audible humain. Dans cette optique, l’environnement ne peut pas être un paysage -au sens habituel du terme- qui encadre une situation ou la crée. L’environnement prend ici dimension de cet ‘ailleurs’ de la jeunesse d’Eddy Stevens, cet endroit qui n’est pas ici. Autrement dit : loin du monde de tous les jours. Mieux : l’environnement reflète le silence et le cadre. Il constitue la page blanche sur laquelle le modèle exprime ses pensées et ses réflexions sur son propre corps. Ce n’est qu’ainsi que l’artiste et les spectateurs peuvent lire l’histoire du modèle de même que l’histoire que l’artiste a mise en scène.
|
|
|
De nouveaux chapitres à des récits anciens
Comme le faisait remarquer un jour le philosophe Ludwig Wittgenstein : “Il y a des choses inexprimables qui doivent se dévoiler d’elles-mêmes et c’est cela, le mythe”. Cette pensée vaut également pour ces toiles. Comme nous l’évoquions plus haut, cette humanité générale est précisément le monde dans lequel Eddy Stevens baigne. Libéré de tous les éléments liés à une époque précise, reste en fin de compte ce qui est de tous temps. Paradoxalement, seules de telles représentations mythiques sont capables d’être interprétées et réinterprétées à l’infini et de nous conduire à des vues intérieures sans cesse plus pénétrantes. Elles sont jonctions, et relient l’être humain à son propre monde, tout comme elles relient intériorité et extériorité. Dans l’œuvre “La consolation amène le soulagement” [page 71], nous voyons Eddy et Sophie se transcender ensemble, à l’instant précis où ils atteignent chacun l’intériorité. Leurs regards se détournent et l’iconographie semble indiquer la fin d’un séjour au paradis puisque Eddy entre dans les ténèbres. Mais peut-être s’agit-il des ténèbres du silence ? Dans leur jardin d’Eden ils étaient seuls deux à l’origine, mais dans l’œuvre du peintre ils sont également présents pour le spectateur. Eddy et Sophie : l’une, comme modèle, paraît être un livre ouvert, l’autre, comme artiste, arrive à lire ce livre en utilisant son visage et les jeux de lumière sur les formes de son corps, afin de dénuder ce qui ne se trouve pas seulement en elle ou lui, mais en chacun.
|
|
|
Lumière nouvelle, amis anciens
Lorsque Sophie et Eddy se rencontrèrent, celui-ci peignait essentiellement des grisailles, travaux en noir et blanc, dans lesquels de subtiles nuances de gris étaient fondamentales. Il retournait à l’essence même de la lumière. ‘Grisailles’ appartient à un genre médiéval respectable, exécuté par le célèbre compatriote d’Eddy Stevens : Jan Van Eyck. Sophie parle de la ‘période grise sombrement monochrome’ qui marquait la transition à une époque nouvelle, pleine de lumière et de couleurs. Toutefois, nous ne devons pas interpréter cette innovation comme une tendance impressionniste du peintre à travailler des rouges, des jaunes et des bleus éclatants. Tant s’en faut. Le peintre a simplement réussi à exprimer l’extraordinaire richesse de la lumière, non en l’étalant mais en l’approfondissant, selon la formule bien connue : “C’est dans la parcimonie que se montre le maître”. Le brun et le vert mousse, le sépia et le blanc, le noir et les jaunes métalliques, les rouilles et les terre de Sienne, mais surtout les nuances quasiment illimitées de la lumière tombant sur la peau humaine sont présentes.
Si l’on se souvient de ce qui est dit plus haut, il n’est pas étonnant d’apprendre qu’Eddy Stevens se sente de grandes affinités avec Velázquez, Rembrandt, Lucian Freud et Balthus, sans oublier l’américain Andrew Wyeth, surtout connu pour ses fameuses séries ‘Helga’. Autant d’artistes chez lesquels il existe un lien direct entre corporalité et lumière. D’un côté, nous avons une corporalité qui ne doit pas être comprise de façon primaire, c’est-à-dire simplement traduite en formes et proportions, et d’un autre côté, nous avons la force de l’expression de la lueur peinte. Quoique Eddy Stevens admire les peintres italiens tels que Tiepolo et Véronèse avec leur lumière chaude, et malgré son rendu parfait du corps humain, ce n’est pas un peintre de la Renaissance. Il serait plus juste de dire que contraire ment à Michel-Ange, il a conservé le sens de l’émotion directe, qu’il fond avec art dans un regard nouveau et un indéniable plaisir des choses terrestres du monde extérieur.
Cette raison parmi d’autres explique que, tout en enrichissant sa finesse picturale, Eddy Stevens pénètre de plus en plus profondément en lui, essayant d’être au plus près de lui. Aussi, le besoin de se perdre dans le monde de sa peinture et de vivre ‘là-bas’ne doit-il pas être sous-estimé. Corollaire du fait que l’artiste suit une voie double, les titres de ses toiles ont un caractère de plus en plus méditatif qui, paradoxalement, semble être le chemin vers l’extérieur et vers les émotions que d’autres partagent et qu’ils peuvent lire mutuellement dans leur aspect extérieur et leurs attitudes. Eddy Stevens recherche les touches de peinture ultimes afin d’émouvoir les autres et de les faire réfléchir sur eux-mêmes.
Et la lumière ? Pour Eddy Stevens la lumière est la clé de tout. La lumière fait vivre la couleur, nous dévoile les miracles du monde visible, tout en étant une métaphore des idées, de la paix, de la compréhension et de la délivrance. Dans toutes les religions et toutes les philosophies ce concept est identique, et ce depuis la plus haute Antiquité. D’ailleurs les premiers mots que Dieu a dits lors de la création du monde n’étaient-ils pas “Et la lumière fut” et son fils Jésus envoyé sur terre n’était-il pas parfois appelé “Lux Mundi” ou “La Lumière du monde” ? Une civilisation bâtie sur les bases de la chrétienté et la pensée platonicienne, dont le sommet était sans conteste “le soleil des idées”, doit inévitablement assimiler son sens le plus profond à cette lumière venue d’en haut, laquelle ne luit pas seulement dans la nature mais dans nos âmes. Aussi, l’imagerie d’un peintre singulier qui recherche l’isolement porte-t-elle immanquablement en elle une partie de notre héritage culturel collectif. La nature compte quatre saisons dont l’automne est sûrement la plus méditative d’entre elles. La lumière d’automne induit la réflexion, la méditation sur ce qui nous précède. Peut-être la culture est-elle cet automne en nous.
|
|
|
Des temps nouveaux ?
Il est remarquable que les toiles récentes, créées dans la quiétude de la campagne, indiquent un glissement des représentations picturales. Au lieu d’un modèle unique, il y en a parfois deux. Aux côtés de Sophie, et parfois d’Eddy Stevens qui s’est représenté, il y a un ‘Autre’, un tiers. Cette troisième personne casse en quelque sorte le cercle magique des deux amants qui se suffisent à eux-mêmes. Et c’est avec cet Autre que la société apparaît, avec son tissu de relations interpersonnelles. Nous considérons que cet apport est un enrichissement structurel de l’œuvre d’Eddy Stevens parce que la société n’est pas un ajout extérieur à une relation de l’un à un mais constitue un élément essentiel et nécessaire à chaque individu. En effet, il est à tout le moins impossible d’être un authentique individu si nous ne faisons pas partie d’un groupe au sein duquel nous voulons nous distinguer et dont nous faisons inévitablement partie intégrante. Autrement dit : les ‘Autres’ sont déjà en nous et seul celui qui comprend cette vérité profonde peut être pleinement lui, prêt à rencontrer d’autres êtres humains. Dans les nouvelles toiles de l’artiste, nous voyons que les attitudes des femmes sont plus déliées et plus ouvertes. [Toile “Bâtir des châteaux en Espagne”, page 54] De temps en temps, presque en marge de l’image, nous voyons des ruines de château ou un pan de maçonnerie morcelée apparaît, qui sont autant de signes de la culture, un édifice et une œuvre d’art élaborés par et pour une collectivité.
L’amour entre deux personnes chasse le fantôme du temps qui passe et qui s’enfuit, mais le troisième le restitue d’une manière positive. Il existe une façon d’être ensemble qui a des répercussions dans le fait de partager des expériences et des instants uniques avec plus d’une personne : un monde plus large, celui de l’Histoire. Le monde d’Eddy Stevens aussi a son histoire, qui prend parfois une tournure inattendue. Ici, tout en étant créateur, le peintre est aussi spectateur : il suit le cours des événements et les note dans son journal. Nous constatons que c’est précisément cet isolement social qui aiguise la sensibilité, la réceptivité de l’artiste à la subtilité, voire la complexité, de ce qui nous lie tous et dont la signification est éternelle. C’est ce qui hisse les toiles de ce peintre au rang de chefs d’œuvre.
|
|
|
L’homme à la lance
‘La lumière venue d’en haut’ descend, mais la lance que le peintre tient à la main pointe vers le ciel, une métaphore du thème central de cet artiste d’exception. Dans le profond silence des ombres qui entourent sa tête, Eddy Stevens pose en guerrier et visualise ainsi sa qualité de vigie, d’homme qui fait le guet, qui observe le ciel et l’horizon. Tous ses sens sont en éveil parce que, par devoir envers autrui, il lui revient d’être le premier à voir et à entendre l’inattendu. Il est sur le qui-vive, vigilant, silencieux, le moindre bruit pouvant être lourd de significations. Il défend ce qui est précieux et comme le demi-dieu Cuchulain dont nous parlions au début de ce récit, il y met toutes ses forces vives, pris d’une inspiration surnaturelle. Il est l’exemple à la fois de l’individu et de l’homme relationnel qui prend ses responsabilités au sérieux.
Le champ de bataille d’Eddy Stevens, c’est l’art, en tant qu’expression d’une culture. Et grâce à la virtuosité de son talent, cet artiste nous donne aussi à voir, dans une dimension intemporelle, comment se comporter envers soi et envers les autres. Une toile récente intitulée “La pierre commémorative” [page 81] appelle particulièrement cette image. Une multitude d’êtres humains, dans une solidarité silencieuse, se penchent ‘écoutant et méditant’ sur une pierre. Couverte de signes représentant la culture, elle est aussi une pierre sainte, saturée de ‘lumière venant d’en haut’. Les individus restent tels qu’en eux-mêmes, mais ils ont un lien bien plus profond que celui qui s’établit dans la vie de tous les jours, un lien dont la mémoire renvoie à un passé mythologique de temps immémoriaux, et qui s’exprime par cette lueur vacillante qui entoure la pierre, telle cette lumière en couronnes d’épines qui ceignait la tête d’un héros irlandais avec sa lance.
Le plus surprenant sans doute est qu’ici coïncident de manière magistrale l’individu dans ce qu’il a de plus personnel et l’individu dans ce qu’il a de reconnaissable par tous, donc de commun à tous.
Frans Jeursen
|
|